l’oeil dans le pli

discerner ce qui nous cerne

23 décembre, 2011

L’oeil dans le pli se referme…

Classé dans : Non classé — liage @ 23:15

Fatigué par la publicité intempestive, l’oeil dans le pli se referme et vous invite à jeter le vôtre ailleurs :

 

http://sens-accroc.eklablog.com/

 

 

23 octobre, 2011

6) Jouissez sans entraves

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 19:32

Mai 68, dernier soubresaut révolutionnaire ou origine de tous nos maux?

On connaît la critique de l’injonction à jouir. La recherche de l’épanouissement sexuel serait devenu une prescription sociale, édictant ses normes : l’esthétique du corps athlète et le culte de la performance (que le cinéma porno met en oeuvre.) Nous serions pris dans une nouvelle contrainte de la culture de masse, qui nous condamnerait à parler de sexualité en termes quantitatifs (nombre de fois, de partenaires, nombre d’orgasmes, durée, etc.)

Mais quel serait l’intérêt social de cet impératif à jouir? La question est souvent éludée par cette critique. Essayons d’y répondre :

    _ Etendre l’autorité du discours hygiéniste car jouir sexuellement serait un signe de bonne santé.
    Il y aurait ainsi une économie intime du rapport sexuel, une diététique individuelle adaptée à trouver. Il s’agirait d’une nouvelle norme sociale, un contrôle accru sur l’expression individuelle de la sexualité quand sa répression ménageait paradoxalement un espace de liberté intime. 

    _ L’intégrer aux signes extérieurs de richesse. Faire de l’accès « au sexe » une carotte de choix dans la course à la réussite sociale n’est pas une nouveauté. Mais il s’agirait aussi de considérer le corps comme un bien (ma propriété) à entretenir, valoriser, à bien placer sur le marché, etc. Savoir jouir de son corps, comme de son patrimoine, faire en sorte qu’il rapporte. Vivrait-on l’ère de la prostitution symbolique généralisée des corps – parce que je le vaux bien?

    Mais acheter son image n’est pas vendre son corps. La réalité de la prostitution relève non seulement d’un asservissement sexuel archaïque de la femme par l’homme, mais aussi des formes les plus primaires « d’exploitation de l’homme par l’homme » comme disaient les marxistes du capitalisme. Cette critique, qu’il faudrait qualifier de réactionnaire ou de morale, ne va pas jusque là. Elle repose sur une conception idéaliste du sujet intègre, disposant librement de lui-même, qu’elle partage avec l’utopie libérale qui sacralise la valeur marchande sans limite.
    Comment! Me dira-t-on. Mais le credo du discours libéral  garantit au contraire la plus grande tolérance possible à l’égard de la sexualité. Chacun est libre, dans le domaine privé que défend la démocratie libérale. Que vous soyez hétéro, homo, ou bi, le marché, amoral, vous offre ce que vous demandez : vidéos, objets, accessoires, vêtements, clubs… Cette liberté n’est circonscrite que par le cadre légal qui régit les relations entre adultes consentants et l’argent qui permet de consommer ces produits et ces services. Le capitalisme s’est inventé une nouvelle morale.

De fait, la vente de sextoys, d’accessoires et de vêtements « coquins et érotiques », voire « fétichistes » est devenue un commerce comme un autre, et même très lucratif.

De boutique glauque pour « frustrés » vulgaires et autres « obsédés », le sex shop s’est métamorphosé en shopping chic de charme et en réseau d’allées immatérielles déroulant des imageries érotiques rose bonbon ou cuir hard, nous promettant le « développement durable  du couple » (c’est moi qui souligne) ou simplement des sensations nouvelles. Preuve irréfutable, par le marché, que la libération sexuelle est un acquis social de la démocratie libérale, grâce à son entrée dans le circuit pérenne de la consommation de masse? Traduction économique de l’effacement du tabou sexuel?

Le libertin lui-même serait moins libertaire que libéral au sens contemporain, c’est-à-dire qu’il associe liberté individuelle et économique. D’ailleurs, le libertinage contemporain, dans ses formes sociaux-économiques organisées (boites de nuit, clubs de rencontre, campings…) n’opère-t-il pas de fait une sélection par l’argent? La libération qu’il propose repose véritablement sur le repli d’un entre-soi, une clôture socioculturelle. N’y entend-on pas des discours de haine et d’exclusion sous les formes banales du racisme ou du mépris de classe?

Que deviennent, dans ces conditions, les attentes suscitées par l’expression libération sexuelle? N’y entend-on plus que libération de la sexualité, et non plus libération par le sexe, émancipation de l’individu, transformation sociale? Les freudo-marxistes concevaient en effet la libido comme énergie de réserve alimentant le désir de révolution, et comme dénominateur commun du plus grand nombre.

Les murs de mai 68 ont affiché l’égalité devant le sexe, comme les danses macabres du Moyen Age représentaient l’égalité devant la mort.

« Jouissons sans entrave », ce mot d’ordre d’une révolution culturelle n’était-il qu’un slogan publicitaire en avance sur son temps?

Faites-vous plaisir, essayez de nouvelles sensations, reculez les limites de votre jouissance, n’est-ce pas ce à quoi nous invite à chaque instant la société de consommation? En passant de la première personne du pluriel (nous, qui implique le locuteur) à la deuxième (vous, qui le fait disparaître derrière l’incitation.) Et si le capitalisme a triomphé du marxisme, n’est-ce pas d’avoir réalisé techniquement cette libération-là?
Machines, vêtements, denrées, objets usuels, services… tout est vendu comme résultat d’une technique, d’un concept opératoire. Pourquoi pas le sexe? Pourquoi pas l’amour? Pourquoi pas l’érotisme?

Comment demander une augmentation? Comment sauver votre couple? Comment l’épanouir ? Comment faire une sodomie? Un cunnilingus? Êtes-vous prêt(e) pour l’échangisme? Le SM?

Les réponses à toutes ces questions sont des modes d’emploi. La pensée opérationnelle que dénonçait Marcuse dans L’homme unidimensionnel a vraiment envahi tous les aspects de notre existence. Le marché de l’érotisme équivaut-il à une démocratisation ou à une massification du libertinage? C’est curieusement la même question que pour l’éducation. Et c’est sans doute une question d’éducation. Et même prioritaire.

Evidemment, on ne peut que se réjouir de la facilité d’accès aux informations techniques les plus triviales, aux objets les plus inattendus : l’érotisme est affaire de culture, de pratiques et de savoirs.

Dans un reportage sur la sexualité des « jeunes », une jeune femme, assumant la recherche du plaisir avec des partenaires d’un soir, parle en toute liberté, avec naturel. Dans la description « sans tabou » qu’elle fait de ses aventures, elle confie à la caméra qu’elle ne comprend pas tout ce qu’on fait autour de la sodomie, qu’elle trouve désagréable mais à laquelle elle s’adonne car elle sait que c’est attendu de ses partenaires, à qui elle veut « donner le meilleur. » Le meilleur de quoi? Du sexe, d’une représentation codifiée, presque ritualisée, de la relation sexuelle, qui nécessite un sacrifice? Le sacrifice de la femme qui donne le plaisir?

Témoignage anecdotique, marginal, extrême?

    Combien de femmes simulent-elles l’orgasme, pour faire plaisir

    Combien d’hommes restent-ils insatisfaits de ce qu’ils « font au lit »?

    Combien de couples ne font plus qu’occasionnellement l’amour, n’y cherchant plus grand chose?
    Vivre dans l’évidence de la jouissance empêche paradoxalement d’en parler. De parler de la sienne, barré de l’image de celle des autres, c’est-à-dire par une représentation de ce qu’elle doit être.
    Aborde-t-on sans gêne (sans rires triviaux appuyés de circonstances) le sujet de la sexualité entre couples d’amis? Pourquoi est-il plus facile d’en parler seul à seul, avec un(e) ami(e), son psy, un(e) collègue de travail, voire un(e) inconnu(e)? Plutôt que devant celui, ou celle, avec qui on vit sa sexualité?
    Je ne dis pas qu’on n’en parle pas avec lui ou elle.
    J’écris qu’on n’en parle pas devant lui ou elle.
    La pudeur, ou la gêne, réside dans le fait d’en faire le témoin de notre discours. Ou, au contraire, comme s’il était le témoin gênant de la scène privée que nous voudrions mettre en récit. Comme si à tout moment un tel récit pouvait nous accuser à ses yeux, ou notre partenaire nous accuser aux yeux de tous.

    A-t-on encore quelque chose à cacher? Aux yeux de qui? Notre culture libérale a-t-elle libéré l’amour sexuel du sentiment de culpabilité? Ou bien a-t-elle reconfiguré leur association millénaire?

    Comme l’écrit Baudelaire, la plus belle des ruses du diable est de vous faire croire qu’il n’existe pas.

 

 

 

 

 

 

11 septembre, 2011

5) La maman et la putain sont deux tours jumelles.

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 15:15

La loi symbolique à laquelle obéit le couple ordonne autant la fidélité que l’infidélité. Comment rationaliser cette double injonction contradictoire? Grâce à la casuistique qui oppose le désir (sexuel) au sentiment (amoureux. ) Même le discours qui a le plus explicitement constitué la sexualité comme son objet, la psychanalyse, distingue entre « le courant tendre » et « le courant sensuel. » L’amour serait la forme cultivée, culturelle, civilisée, sublimée d’une pulsion sexuelle sommaire, d’un instinct persistant, auquel chacun(e) serait susceptible de se laisser aller… Comme si tout désir (quelque soit le qualificatif dont on l’affuble) n’était pas, en tant que tel, en tant que désir, culturellement, imaginairement, fantasmatiquement construit.

Comment le désir est-il construit? Par des archétypes imaginaires, des imagos, des figures fictives.

Je précise que cette distinction entre le sentiment (amoureux) et le désir (sexuel) procède du binarisme hétérosexuel. (Cela n’impliquant pas qu’il s’y limite.) L’ordre hétérosexuel définit traditionnellement, naturellement diraient certains, l’homme et la femme comme des identités sexuelles opposées. (actif/passif; énergique/calme; fort/faible; dur/tendre; rationnel/sensible; lointain/proche; extérieur/intérieur,etc.) Aussi l’étudierai-je du point de vue de l’homme.

Prenons les deux figures qui incarnent le mieux cette opposition de nature dans l’attirance pour « le beau sexe, » celles de la maman et la putain. 

Qui niera que cela soit les deux visages de la femme, pour l’homme, dans l’ordre hétérosexuel? La putain, ce n’est pas seulement le fantasme de la femme à disposition contre de l’argent. C’est, plus profondément, le mythe de la femme qui se soumet au pouvoir (sexuel) de l’homme, se fait objet (et témoin) de sa puissance, parce qu’elle aime ça! « ça » c’est donner du plaisir aux hommes, répondre à leurs désirs comme à un besoin (par où la mère se conjoint inconsciemment à la pute.)

On connaît le dicton qui énonce, en même temps qu’il l’épingle, ce machisme primaire : « Toutes des salopes… sauf ma mère! »

La mère, objet interdit du désir oedipien incestueux, reste pure de toute atteinte sexuelle. Le succès du christianisme, qui s’est imposé en tant que religion officielle d’une vaste partie du monde, tient sans doute à cette fiction originale délirante de la mère vierge, celle de Jésus Christ, « fils de l’homme. » Fantasme absolu de garçon (que la mère se plaît à entretenir.) La mère sacrée (étymologiquement « intouchable ») devient un objet sexuel interdit pour tous. Même le père, qui devient l’autre nom de Dieu. Père sublimé, qui se tient à distance, qu’on invoque pour exaucer des prières :  « Mon père qui êtes aux cieux… »

« Fils de pute », est sur terre l’insulte machiste par excellence. (La pute, c’est le contraire de la mère.)

Mais la putain, elle, que dit-elle? Dans le film de Jean Eustache auquel le titre de cet article fait référence, elle s’adresse à Alexandre  et Marie (prénom de la mère de Jésus ) à la fin du film, dans un émouvant monologue.

A voir et écouter là :

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Cet extrait a été mis en musique par Diabologum. Musique et montage des images du film, là  :

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Monologue romantique d’un être déchiré qui met à nu la putain, dans un dévoilement gradué de son intimité qui aurait l’effet inverse d’un effeuillage (mise sous tension graduelle soulignée par l’orchestration de Diabologum.)

Alors qui se cache derrière le masque de la putain? Quel sujet  produit ce discours? Ce monologue final qui sonne comme un discours de vérité, et même « des quatre vérités », que la putain adresse aux gens normaux (le couple Alexandre-Marie), ce discours qu’elle leur tient la constitue en gardienne du temple (du couple éternel.)

D’une part, la putain sur-valorise la fidélité, puisqu’elle prétend que cette conduite doit régner jusque dans l’imaginaire, jusque dans les rêves, jusque dans l’inconscient : la femme qui rêve de se faire baiser par un autre, ça c’est une pute  nous dite-elle. Les vraies putes sont les femmes qui trompent en pensée, qui se mentent à elle-même, se sont vendues contre une situation, par confort, voire par conformisme social. Le sexe, « les histoires de cul », sont, eux,  dévalorisés.

D’autre part, la conception de l’amour qu’elle défend, qui passe par la volonté de faire un enfant, joue la figure opposée à la sienne, qui lui tend son miroir. Car l’homme qui voudrait lui faire un enfant la verrait non plus comme pute, mais comme mère.

Le texte du monologue expose peut-être là le noeud de l’affaire. Faire un enfant, faire l’amour pour faire un enfant, peut être l’occasion pour un homme de voir une autre femme (et pas n’importe laquelle, celle avec qui il baise) devenir mère. Occasion cruciale de désacraliser l’image qu’il a formé de sa propre mère, de se dé-sidérer ou de se réconcilier avec l’ombre portée de la femme que toute mère est aussi. On n’est pas mère, on le devient. Une mère reste une femme. Et toutes les femmes (qui ne sont pas mères) ne sont pas des putes. La « salope » n’existe pas. La virilité vacille. Tant mieux!

Mais elle ne tombe pas toujours de son socle. Le risque c’est de prendre la reproduction à la lettre. Si l’homme, pour devenir père s’identifie à son propre père, il risque bien d’identifier la femme qui l’a mené à cette identification … à sa propre mère! (L’inconscient fait mal les choses.) Il la délie ainsi du noeud de désirs auquel il s’était pris tous les deux. Elle sera la pelote pour l’hiver. Il ira tirer des fils ailleurs. Et le nombre de femmes qui se saisissent de cette pelote qui ne les lie plus… qu’à leurs enfants!

La répartition phallocratique et misogyne des rôles a la vie dure, y compris chez les femmes.

Je voudrais ici répondre à l’objection que certaines n’auront pas manqué de me faire. A savoir qu’interroger la question de la fidélité dans le couple et  son lien avec l’exploration du désir et la dimension érotique de l’individu serait bien « un truc de mec », quand les femmes auraient d’autres urgences à traiter : accomplir leur libération en se libérant davantage du temps que représentent l’entretien du foyer (dont la femme reste souvent la force d’attraction affective et le centre  de décision logistique) pour en consacrer davantage à leur travail ou à leur épanouissement personnel.  L’égalité de traitement (professionnel et familial), voilà les combats actuels!

L’argent et une meilleure répartition des tâches  domestiques libèrent du temps en effet. Mais du temps pour quoi?

Le temps n’est-il pas venu pour les femmes de s’assumer pleinement comme des êtres de désirs, d’être à l’initiative dans l’exploration  de leur dimension érotique personnelle et d’en faire une priorité vitale? Pourquoi  toujours en faire une prérogative « de mecs »? N’est-ce pas reconduire le préjugé du rôle actif de l’homme dans la sexualité ? Et se réserver les préoccupations domestiques, fût-ce pour chercher à s’en libérer?

Il est vrai que bien des hommes ont tendance à prendre leur femme, comme leur mère, pour une boniche (et une nounou.) Mais combien de femmes, et de mères, se complaisent-elles à ce rôle? Si nous le savons tous, arrêtons le jeu de massacre (la femme pleine de rancune, en attente de reconnaissance, l’homme qui se détourne avec mépris et va voir ailleurs )

On entend même dire que l’homme serait un être désirs et la femme plutôt un être de devoirs.

Evidemment, dans sa massivité, une telle opposition ne décrit pas une réalité psychologique particulière. Dire « je suis un homme » ou « je suis une femme » revient à se reconnaître certains désirs et certains devoirs sur un mode différentiel. Pour gagner du temps, l’homme rognera plus facilement sur les contraintes domestiques, la femme sur son investissement professionnel, comme le prescrit leur identité sexuellement, culturellement, définie.

Je pense que les femmes ne se libéreront jamais du sentiment d’être le dernier recours familial ( notamment pour les enfants qu’elles élèvent avec un homme) tant qu’elles n’inverseront pas les priorités mêmes de leur lutte et de leurs critiques pour s’affirmer avant tout comme  individu distinct (aussi distinct des enfants qu’un autre, c’est-à-dire que l’homme),  un être de désirs et de plaisir, prête à les imposer et à les rechercher.

Avec cet homme-là.

Ou d’autres.

27 août, 2011

4) La double injonction du couple.

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 17:05

    On parle de l’usure du désir, de la nécessité constante de sa relance, de sa dispersion – conséquente à l’étiolement inévitable de l’intensité du sentiment amoureux (pourtant réclamé par l’idéal de l’amour fusionnel) – comme d’ennemis à combattre, tapis dans l’envers du décor. Je l’ai dit, c’est la tentation du fidèle. Le fidèle peut, et doit, être soumis à l’épreuve. C’est même un service qui se monnaye. On peut payer quelqu’un pour soumettre celui/celle qui nous aime à un jeu de séduction et ainsi savoir à quoi s’en tenir. La perversité à créer une telle situation pour « tester » l’autre n’est pas seulement révélatrice du fantasme d’emprise dont s’autorise tel ou telle « conjoint ». Elle révèle que la tentation est nécessaire à la véracité du couple.

    La fidélité, comme loi fondamentale de la relation de couple, fonctionne comme une injonction double. En accordant tant de prix à la constance du sentiment amoureux, elle suggère son inconstance. En les interdisant explicitement, elle désigne d’autres objets au désir. La fidélité se donne l’infidélité comme horizon indépassable.

    Le couple ainsi conçu fonctionne comme une machine névrotique bien réglée : il produit des désirs qu’il interdit, qui se résolvent dans le fantasme et condamne bien des « partenaires » à la misère sexuelle ( Faites-vous encore l’amour avec votre conjoint? Combien de fois par mois? A qui pensez-vous en le faisant? Préférez-vous les plaisirs solitaires? Les images pornographiques? Etc. )

    Certes, « tromper » génère le plus souvent la culpabilité du « traître. » Mais le fait d’avoir un sentiment à cacher à celui ou celle avec qui on est censé tout partager n’est pas étranger à l’exaltation qu’il y a à aimer quelqu’un d’autre en secret. On s’y ré-individualise. Mentir c’est jouer la comédie, et découvrir le rôle qu’on répète, depuis le début. Il est plus enivrant d’être un dieu trompeur qu’une actrice ou un acteur de bonne foi. Alors on crée des clubs de rencontre adultérins (sur le même modèle que les cercles matrimoniaux) qui  argumentent, chiffres à l’appui. « Tel pourcentage de d’hommes et de femmes mariés ou non déclarent tromper l’autre, et expliquent y trouver un équilibre pour (supporter) leur vie de couple. » On garantit la confidentialité, la discrétion absolue.

    On ne touche pas à l’institution du couple, on met en pratique – et en vente – sa duplicité : on le dédouble. Il y a le couple officiel  de concubins (qui partagent le même lit) et les amants secrets (qui « couchent ensemble « en cachette) Car il s’agit le plus souvent de tromper quelqu’un, de continuer à lui faire croire au ciment de la fidélité. Il vous faut un alibi pour rencontrer votre amant(e)? Achetez-le sur internet! Les médias font des reportages sur « les nouveaux comportements amoureux » dans lesquels les trompeurs gèrent le quotidien ou traversent une crise existentielle, devant lesquels la femme bafouée rejoint le cocu humilié dans le rôle du trop fidèle dindon de la farce, dont il devient le spectateur…

    On se trompe en croyant tromper l’autre, on reste prisonnier du même schéma, fidèle à la double injonction du couple. Pourvu que l’autre y croit, ou fasse semblant!

    On (se) cache ce qu’on fait de ce qu’on est. Des êtres divisés, ni unis, ni uniques.

    Des êtres à l’identité douteuse.

    Aux désirs multiples.

24 août, 2011

POST SCRIPTUM sur la fidélité.

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 14:50

1) On m’a beaucoup demandé « ce qui m’arrivait. »

 

Quand un texte traite d’un sujet sensible, on fait spontanément le lien avec ce qui a dû arriver à son auteur. Le lecteur fait souvent de l’auteur le héros du texte; l’auteur ne peut s’en défendre, il est après tout un personnage comme les autres : il n’y a ainsi pas de raison qu’il soit le seul concerné par ce qu’il écrit.

 

2) La description critique de la notion de fidélité fait-elle en creux l’éloge de l’infidélité? Critiquer une notion ou un mode de vie conduit-il nécessairement à prendre le parti de la notion contraire ou à adopter un mode de vie à l’opposé? J’ai feint de m’étonner de ces réactions, elles font partie du problème.

 

Prenons une exemple. Si je critique l’hétérosexualité pour ses définitions implicites d’identités sexuelles (la femme est plutôt patiente, douce, timide, coquette… passive alors que l’homme doit être fort, sûr de lui, énergique… actif , cf les bodies pour enfants : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2011/06/16/sexisme-petit-bateau-voit-les-garcons-en-bleu-et-les-filles-en-rose/ ) donc si je critique l’hétérosexualité pour sa traditionnelle répartition des rôles, est-ce  forcément pour faire la promotion de l’homosexualité? (On connaît le cliché haineux de la féministe « gouine mal baisée » et celui de l’homme « tapette » trop sensible ou apprêté.)

 

Si vous suivez mon raisonnement, vous avez admis sans y réfléchir que l’homosexualité est le contraire de l’hétérosexualité. Or, c’est une opposition propre à la logique binaire de l’hétérosexualité telle que je viens de la décrire (jusque dans ses discours de haine.) On perd son temps à vouloir instaurer la paix et la tolérance sur un territoire piégé de longue date. Pour déminer le terrain, libérer de nouvelles aires de jeu, trouver de nouvelles joie de vivre, et d’autres raisons de jouir, il faut remettre en cause nos représentations, traquer nos impensés, qui sont autant de préjugés, ou d’évidences rassurantes (ah, mère nature!)

 

La critique de la fidélité de couple dans ses modalités contemporaines n’a-t-elle d’autre issue qu’un art renouvelé de l’infidélité? Penser ainsi, n’est-ce pas rester dans le cadre que visait la critique?

 

 

 

21 août, 2011

3) La foi en l’autre, qu’il reste le même.

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 8:51

    L’amour fusionne deux individus en une entité supérieure, le couple, marié ou non, dont la fidélité est un des traits définitoires. La mise en couple ( que cet ac-couplement soit hétéro- ou homosexuel) se vit comme une relation d’appropriation réciproque – et consentie.

    Pourquoi parler d’appropriation, là où on parle plus volontiers d’engagement? Le lyrisme amoureux (celui qu’on trouve dans les poèmes et les chansons) exprime une possession, ressentie sur le mode passif : on est possédé du sentiment amoureux. On n’a pas de prise sur cette emprise, elle nous tombe dessus (comme un coup de foudre), nous envoûte, etc.

    L’engagement, lui, relève du contrat tacite que scelle le couple. Il s’agit d’assurer l’autre que c’est lui (elle) qui nous possède. Comment possède-t-on quelqu’un? En l’engageant à rester fidèle à l’image qu’on a de lui.

    Regardez les photos autour desquelles vit ce vieux couple dont la solidité fait l’admiration de tous : ce sont des photos d’eux, jeunes, lorsqu’ils se sont connus. Le secret de longévité de leur complicité, c’est d’avoir maintenu présente cette image à leurs yeux pendant toutes ces années, « qu’on n’a pas vues passer. »

    Que le devenir n’advienne pas pourrait être le serment des ac-couplés.

    Un événement (accident, maladie…) altère physiquement ou psychologiquement l’un des deux partenaires : c’est une crise qu’ils surmonteront à condition de maintenir quelque chose de cette image initiale. Le couple est le cadre, photographie ou miroir, dans lequel ils se sont vus comme le reflet d’un couple. La réciprocité du sentiment qui les unit est un jeu de miroirs complexe, où sous prétexte d’y regarder en même temps, chacun croit voir le même reflet des deux que l’autre. « Comment as-tu pu (me) faire ça? » « Je ne te reconnais plus! » sont les énoncés qui accusent la rupture de cette double fascination spéculaire.

    La relation amoureuse s’établit ainsi sur un contrat tacite qui sous-tend l’identité des contractants. « Tu m’aimes » signifie bien sûr « tu m’es fidèle », tu es fidèle à l’idée de couple que nous avons en commun et qui définit notre appartenance à un groupe, à une culture, à un système de valeurs.  Mais cela signifie plus essentiellement que tu es fidèle à toi-même, que tu as une identité stable sur laquelle je peux adosser la mienne, que tu es égal à la somme de tes caractéristiques (sociales, familiales, professionnelles, personnelles, etc.) sur la connaissance desquelles je peux compter, grâce auxquelles tout le monde sait de qui je suis l’homme ou la femme, par qui je suis aimé(e) et la vie que nous menons ensemble, selon cette croyance, nous unit. Tu es unique, je suis unique, l’unicité de nos identités conditionne notre union. Ainsi, le sentiment qui nous unit restera identique à lui-même.

    Le dogme des trois unités : un amour unique, pour une personne unique, identiques à eux-mêmes dans le temps.


Et l’adultère dans tout ça?

    Toute foi doit être mise à l’épreuve, c’est pourquoi la jalousie apparaît comme un sentiment naturel, voire comme un signe de bonne santé de la vie de couple (tant qu’elle ne dépasse pas les bornes qui trahissent sa logique de propriétaire). La jalousie, c’est la pensée que cette croyance soit fausse, que tu m’aimes ne soit pas toujours dit d’un je même. Bref, c’est le doute qui saisit le croyant. L’infidélité consommée en actes demeure plus grave que la simple pensée et réactive son lexique religieux. On a commis une faute (le péché de chair) envers l’autre, au moment des aveux (confessés) il aura à pardonner (absoudre) ou non (il peut faire condamner,  excommunier le trompeur, expier l’adultère…) D’ailleurs, les forces inquisitrices qui extorquent l’aveu se sont sécularisées. On peut engager un détective privé pour arracher à l’autre la preuve qu’il fournira à son insu, (presque à son corps défendant, puisqu’il se cache). La photo du « flagrant délit » permettra de le confondre (au besoin en public) et même de le faire condamner (en divorçant à ses torts, si on est mariés.)

    Remarque. Faire « filer » quelqu’un, le faire photographier, filmer, écouter, en secret, n’est-ce pas une atteinte à la vie privée, au respect de la liberté d’agir de l’individu? Au nom de quoi peut-on autoriser (puisque c’est légal) à mettre ainsi les faits et gestes de quelqu’un sous surveillance? Pourquoi accorder un tel pouvoir à une personne sur une autre? 

    L’infidèle, lui, est à l’heure du choix, il doit se décider, faire pénitence, ou changer de vie, se convertir à un autre amour. Il y a du monothéisme au fond de la monogamie. La fidélité comme preuve d’amour repose sur le postulat qu’on ne peut (sincèrement? loyalement? naturellement?…) aimer qu’une personne à la fois. Que l’amour naisse de la rencontre avec l’autre, et que puissent naître de rencontres simultanées des sentiments simultanées qui ne s’effacent pas les uns les autres,  qui ne se font pas concurrence ; qu’on aime différemment des êtres différents, que l’amour pour (et d’une) même personne soit lui-même multiple, et variable (réversible par exemple, qui n’a jamais haï celui ou celle qu’il ou elle aime?); ces réalités affectives que chacun(e) a pu éprouver ne sont-elles pas déniées par les normes sociales et culturelles? Dénier signifie qu’on fait de la pluralité des sentiments et de l’ambivalence du désir une réalité traumatisante pour le sujet. Unique et exclusif sont les termes du contrat amoureux qu’il signe pour garantir son identité. La polyvalence du désir, la déclinaison du sentiment amoureux, il aura à les combattre ou à se battre pour  trouver le moyen de les vivre (dans le secret, en images…) Le fidèle est ainsi amener à voir le déni comme une épreuve (qui renforcera paradoxalement sa foi dans le déni même) celle de la tentation.

    A SUIVRE.

14 août, 2011

2) Aventures sexuelles et quête affective (la libération sexuelle : acquis et résistance.)

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 22:58

     

    Il est courant et admis, de nos jours, dans l’aire culturelle d’où je parle, pour une femme comme pour un homme, d’avoir des « aventures », de faire des expériences avec différent(e)s partenaires, de connaître diverses relations amoureuses, à condition toutefois que ces histoires soient vécues successivement, et sur le mode de la quête. Car dans ce parcours normalisé de la vie affective réside la finalité qui lui donne sens. A travers ces différents partenaires, il s’agit de choisir celui ou celle avec qui, on fera sa vie, c’est-à-dire avec qui on fera et/ou élèvera des enfants.

    Le modèle traditionnel du couple monogame continue à structurer notre imaginaire, et nos vies!

    On peut même dire que son idéal s’est fortifié à travers une nouvelle prescription de recherche et de choix du compagnon ou de la compagne approprié(e). Le nombre de divorces et de familles recomposées traduit moins la déliquescence de l’institution du mariage que la vitalité de cette quête inextinguible de « l’âme sœur »

     


8 août, 2011

LA LIBERATION SEXUELLE A-T-ELLE EU LIEU?

Classé dans : DEPLIONS LE SEXE — liage @ 22:19

Si ce titre énonce un événement de l’histoire sociale récente de notre civilisation (qu’il faudrait situer dans les années 60-70), celui-ci devrait faire date d’un avant et d’un après, comme tout événement. Mais dans la mesure où la question met en doute cet événement, je commencerai par rappeler ce qui me semble être les trois visées de sa proclamation, indépendamment de leur accomplissement.

1) Déconnecter le rapport sexuel de la procréation.

La recherche médicale et l’industrie pharmaceutique ont apporté les outils adéquats à cette libération. La sexualité, débarrassée de la charge biologique et sociale de la reproduction peut (enfin) être envisagée comme une fin en soi. On oublie sans doute que cette conquête est historiquement très récente et géographiquement loin d’être universelle. Son corollaire est d’avoir produit l’enfant comme objet de désir, au sens d’une projection de la volonté sur le devenir existentiel personnel. Avec la maîtrise de la conception, la biologie n’est plus un destin, en droit au moins, si ce n’est dans les faits.

2) Assurer aux femmes l’égalité avec les hommes. Cette égalité ne pouvant se limiter à des aspects juridiques et politiques, les féministes ont non seulement lutté pour obtenir des droits (notamment celui à l’avortement qui fait le lien avec le point précédent), mais aussi une nouvelle représentation (sociale, symbolique, idéologique…) de la catégorie « femme » et une redéfinition des rapports hommes/femmes, et notamment de leur rôle respectif au sein de la société et, donc, de la cellule familiale. N’oublions pas que la mixité à l’école, c’est-à-dire la volonté de donner la même éducation aux filles et aux garçons date de cette époque. La culture de masse s’oppose d’ailleurs violemment à cette volonté. La multiplication des produits spécifiquement destinés aux filles ou aux garçons (jouets, jeux, programmes télé, dessins animés, livres, etc) selon des assignations d’identité sexuelle les plus réactionnaires qui soient en est une preuve des plus probantes. L’école continue à porter l’empreinte de cette « libération » contre les tendances lourdes de la société de consommation.

Ces deux points plaident donc en faveur d’un événement qui aurait effectivement entraîné des modifications dans notre rapport au sexuel et au sexué . Pour autant, les résultats sont-ils à la hauteur des ambitions?

La déploration des inégalités qui perdurent entre les hommes et les femmes sur le plan professionnel (salaire, carrière), dans le cadre familial (répartition des tâches), etc. est désormais un lieu commun du discours des élites politiques et médiatiques. La constatation de l’évidence permet de légitimer bien des propos, sans que ceux-ci ne représentent in fine la moindre contestation réelle de l’ordre des choses.

Quant à la maîtrise de la procréation, certains avancent qu’elle aurait contribué à transformer la femme en objet sexuel, donc à l’assujettir davantage à la domination masculine. Sauf que si on accepte l’idée de domination masculine, c’est l’organisation même des rôles sexuels par notre culture qui témoigne d’une volonté de contrôle des hommes sur la reproduction biologiquement assurée par les femmes. Mais l’actualité et l’acuité de la question sont aussi dans l’accès à la compréhension réelle du mécanisme reproductif et aux outils propres à sa maîtrise.  On sait qu’en France, le droit à l’avortement est un parcours du combattant pour la femme qui cherche à le faire appliquer. Récemment une association de parents d’élèves a même protesté contre la distribution d’un « passe contraception » dans les lycées, avançant l’argument d’une ingérence dans l’éducation ( entendue ici comme contrôle) de la sexualité des adolescentes par leurs parents! Le pouvoir politique a d’ailleurs validé le repli de l’intérêt collectif des individus (ici la liberté sexuelle de jeunes femmes) devant les prérogatives du pouvoir familial privé.

Les limites rencontrées par ces deux aspects de la libération sexuelle (égalité homme/femmes,  droit à une sexualité émancipée ) ne seraient-elles pas liées à la conservation du modèle conjugal dans la production sociale des rôles sexuels, lui même cohérent avec les politiques réactionnaires? Sans doute. Et à tel point que les récents débats politiques sur le mariage homosexuel paraissent d’arrière-garde (cela ne justifiant pas le déni de ce droit.)

Le véritable enjeu ne consiste-t-il pas plutôt, pour l’individu, à se libérer de la cellule familiale ? La vie de couple qui  fonde cette cellule se définit selon une relation d’appartenance réciproque (« je suis l’homme de » ou « la femme de » ) qui suppose une identité stable. Chaque membre unifie un état civil, des origines (fils de, fille de) et un avenir (père de, mère de), une fonction sociale, une apparence, des goûts, des désirs… Or l’individu n’est pas une somme, il est une production historique, le résultat d’une division (individuum.) L’individu, c’est précisément celui qui se distingue, se met à part, se sépare du groupe, du clan, du sujet collectif. Il y a donc une tension entre le processus d’individuation et l’intégration de l’individu dans une union totalisante., quelle qu’elle soit. Défendre une conception moderne de l’individu implique donc de critiquer notre représentation traditionnelle du couple.

Le troisième point de cette libération me paraît en effet être le suivant : « déconjugaliser » le rapport amoureux. C’est-à-dire s’affranchir du carcan de la représentation traditionnelle du couple hétérosexuel, consacré par le mariage, religieux ou civil, tourné vers la fondation d’un foyer familial, et reposant sur la valeur structurante de la fidélité, conçue comme assurance de bénéficier d’une exclusivité sur le commerce sexuel et affectif du  conjoint , auquel on serait littéralement « joint » pour la vie.

Observons au passage que si le mariage civil s’est substitué au religieux, en admettant juridiquement le caractère dissoluble des liens désacralisés du mariage – par le divorce – il récupère néanmoins cette valeur de fidélité dans le contrat moral qu’il scelle entre les époux. La loi condamne en effet toujours l’époux adultérin en prononçant le divorce à ses torts, quand la « faute » est établie. 

On sait que ce devoir légal et moral de fidélité provient historiquement de la fonction sociale du mariage : former l’unité de base qui assure la reproduction et la conservation de l’ordre social. L’Ancien Régime distinguant les sujets en fonction de leur naissance, la fidélité (des femmes) garantit l’authenticité de la descendance. Le mariage est en outre affaire d’alliance d’intérêts entre les familles, et non histoire d’amour (que la littérature courtoise médiévale narre toujours hors mariage.) La mise à bas de l’Ancien Régime, en posant le droit intangible à la propriété privée, reconduit le principe de l’inégalité selon ses « mérites », c’est-à-dire selon son héritage (économique et symbolique) et conserve ainsi l’utilité de la cellule familiale.

Il faut relever la perversion moderne qui a consisté à vouloir inscrire le sentiment amoureux dans un moule aussi peu fait pour lui : l’institution du mariage. L’histoire de Roméo et Juliette, tragédie universelle, montre à quel point le sentiment amoureux s’oppose à la logique clanique des alliances familiales et n’a aucune chance de s’y épanouir, ni même d’y survivre. Il faut ajouter qu’une certaine conception romantique de l’amour fusionnel, jusqu’à la mort, ne fait finalement qu’exalter presque mystiquement la valeur absolue de la fidélité : l’amour ne vaut que s’il est unique.

La critique de l’héritage du couple « traditionnel » n’était pas qu’une rébellion adolescente contre l’autorité qu’il s’agissait, ni plus ni moins, d’atteindre (même si…) Cette critique avait une portée collective, un projet de transformation sociale, sur fond de lutte des classes et d’utopies marxistes (qu’on nous apprend à voir comme des échecs catastrophiques, voire comme l’incarnation du mal en politique, pour mieux occulter les effets positifs que ces utopies, en tant que telles, ont eu dans le devenir des démocraties libérales)

Cette critique est partie prenante de l’évolution historique de la notion même d’individu. Celui-ci existe en dehors de son appartenance familiale ( mais aussi nationale, linguistique, socio-culturelle, religieuse… ce que notre époque tend à oublier.) Sa reconnaissance sociale ne passe plus nécessairement par la fondation d’un foyer, y compris pour les femmes.

Par ailleurs, les sources d’autorité, la tradition, fondant la fidélité comme valeur d’échange et preuve amoureuses étant contestées, c’est la fidélité même qui pouvait être évincée de la définition sine qua non du couple, voire de la relation amoureuse : d’où les pratiques de l’amour libre, ou l’évacuation pure et simple de la notion même de « couple. » Et la déstigmatisation progressive de l’homosexualité (toujours juridiquement condamnable à l’époque.)

L’individu (homme ou femme) était reconnu comme un être de désirs dont la multiplicité et la variété étaient admises, discutées, théorisées, affirmées, explorées…

N’a-t-on pas fait l’impasse sur cette libération-là?

22 novembre, 2010

être de gauche.

Classé dans : les (mauvais) plis des médias — liage @ 17:55

 

A) _ On sait enfin ce que c’est être de gauche et être de droite; ça fait longtemps qu’on y réfléchit mais là ça y est. Si on est pour la retraite à 60 ans, on est progressiste, on est de gauche, si on est pour la retraite à 62 ans, on est réac, ultra réac.
B) _ Si on est pour la retraite à 65 ans, on est ultra réac.
A)_ rires

 

Extrait d’une conversation entendue sur France Culture. Ironie de A, bien comprise par B, qui surenchérit et provoque un rire complice de son interlocuteur. Sociologiquement, reconnaissance intellectuelle mutuelle d’une appartenance commune à une même représentation du monde, un même schème de valeurs qui conduit à mépriser ceux qui ne partagent le dédain de ce clivage « simpliste ». Et au-delà de la question de la réforme des retraites de 2010.
Idéologiquement, adhésion au principe de l’inéluctabilité de l’allongement de la durée de la cotisation (qui est, en fait, une baisse du niveau des pensions, donc une régression objective du niveau de vie des pensionnés, donc effectivement pas un progrès social.)
Politiquement. Ce mépris partagé publiquement à l’antenne pour des millions de manifestants est le fait A) d’un député européen censé représenté les citoyens et B) d’un journaliste, salarié d’une radio dite de service public. .

 

Et B) de poursuivre. « On peut exercer sans problème certains métiers jusque 65 ans… » Il ne précise pas lesquels, mais on se doute que sa propre expérience professionnelle lui donne autorité sur la question. Professionnel de la politique, député européen, cela n’apporte ni confort matériel, ni rétribution symbolique particulière (tout comme producteur d’émission régulier d’une radio du service public d’ailleurs). A quoi bon écouter les millions de salariés, de retraités et de jeunes qui ont manifesté pour exprimer leur avis sur cette question, puisque les élites savent, elles, ce qui est possible ou non?

 

Échange exquis entre deux privilégiés de la démocratie représentative (puisque l’un détient un pouvoir politique, et l’autre un pouvoir médiatique) dans lequel les auditeurs sont sans doute invités à se reconnaître, dans leur écrasante majorité. A moins qu’ils ne soient précisément les grands absents des débats, tant politiques que médiatiques.

 

Merci donc à Daniel Cohn-Bendit et à Brice Couturier d’avoir partagé ce moment avec nous, dans l’émission « du grain à moudre » du 17/11/2010.

 

Ah oui; le but de l’émission était de savoir si le nouveau parti écolo devait s’allier avec la droite, ou avec la gauche. On sait au moins avec quel parti l’un de ses leaders est d’accord.

17 avril, 2010

Cachez-moi ce voile…

Classé dans : les (mauvais) plis des médias — liage @ 9:00

Commençons par dire que je suis plutôt de ceux qui, comme Louis Auguste Blanqui, considèrent que « l’idée de Dieu et les religions sont source et maintien de l’ignorance, de l’abrutissement, par conséquent de l’esclavage et de la misère. » Rien que pour l’Europe, n’importe quel écolier sait bien à quel point l’Eglise a encouragé Galilée ou la Révolution.

Les récentes « polémiques », comme il plaît de dire aux journalistes, autour de la « candidate voilée du NPA » ou de « l’interdiction de la Burqua » (sic) en France, tendraient à montrer que les rapports entre la République – laïque – et la religion sont toujours conflictuels. Le combat des laïcs resterait le même, l’ennemi aurait changé : de l’Eglise catholique pro-monarchiste au fondamentalisme musulman antioccidental.

La démocratie moderne ne saurait en effet tolérer que des femmes portent ainsi sur leur tête le signe de leur soumission ou soient intégralement dérobées à notre vue, dans l’espace public. Qu’elles restent chez elles, sans offusquer notre regard, sans s’afficher sur des panneaux électoraux pour briguer le suffrage des électeurs, bref, qu’elles vivent absolument cachées serait sans doute bien plus tolérable. L’occident pourrait continuer à faire comme si le reste du monde n’existait pas. 

Je caricature? J’espère!

Tout a été dit, semble-t-il, sur la candidature d’Ilham Moussaid aux dernières élections régionales.

A)  « Ecrasons l’infâme !»

Condamnation unanime de toutes les positions de l’échiquier politique, du F.N. qui a sorti « l’affaire » au républicain de gauche radical qu’est Jean-Luc Mélenchon, sans oublier bien sûr une UMP toujours prête à jeter de l’huile sur le feu, et un P.S. tout aussi prompt à espérer que cela fasse beaucoup de fumée. Analyse cynique en termes de « coup médiatique » de nos grands « décrypteurs » de l’actualité ou confusion impardonnable entre populaire et musulman pour nombre d’intellectuels plus ou moins médiatiques, sans oublier, inévitable, la référence ironique à l’athéisme traditionnel du marxisme et du trotskysme.

B) « Défense et illustration » de la laïcité.

1) Sur le plan des faits, d’abord, il faut noter l’incurie des journalistes, ou leur incurable objectivité orientée. La désignation de ladite candidate s’est faite localement, par la section du Vaucluse. Le porte-parole du mouvement, Olivier Besancenot, en fut visiblement le premier embarrassé. Il déclara que le choix avait été fait après un débat « long et complexe », non sans préciser qu’une minorité des militants avaient voté contre. Puis il s’empressa d’annoncer  que le prochain congrès du parti statuerait sur ce point. On peut s’attendre à ce que la position nationale démente celle de la section du Vaucluse.

On est donc loin du « coup médiatique » ou de la tentative de manipulation électoraliste tant mis en avant. Mais des ouvriers en grève des usines de Renault vus comme des « travailleurs immigrés agités par des groupes religieux et politiques » par Pierre Mauroy en 1983 au « débat » sur « l’identité nationale » précédent les élections régionales de l’hiver 2010, quels sont les partis qui sont  passés maîtres dans l’art de camoufler les questions sociales et politiques sous des problèmes culturels et religieux?

Dans la relation à l’information, comme dans celle aux religions, la neutralité n’est qu’un paravent.

2) Sur le plan des rapports entre la République Française et les religions, rappelons comme beaucoup l’ont fait qu’Henri Groues, prêtre catholique, plus connu sous le nom d’Abbé Pierre, fut élu député et siégea en soutane à l’Assemblée Nationale de 1946 à 1951. Ou que, dans la même assemblée, en 1998, lors du débat sur le PACS, une autre députée, Christine Boutin, brandit la Bible pour s’opposer au projet de loi qui, selon elle, établissait un « mariage homosexuel » détournant l’union entre deux êtres de sa tradition chrétienne procréatrice. Elle fut même nommée ministre d’Etat (en charge de la famille!) de 2007 à 2009. Aucun de ces faits ne souleva le vent d’indignation d’une classe politique entièrement composée, semble-t-il, subitement en 2010 de laïcs purs et durs.

La laïcité française est loin de la neutralité à l’égard des religions qu’affichent soudain ses prosélytes acharnés. Qui a jamais mis en doute l’engagement militant, sur la scène publique, du fondateur d’Emmaüs, au motif qu’il portait une soutane? Il était au contraire très populaire. Pourtant cet engagement était inspiré par la foi. La candidature d’un Imam médiatique prenant fait et cause pour les déshérités recevrait-elle le même assentiment collectif? Le voile d’Ilham Moussaïd n’est après tout qu’un signe d’appartenance à une religion, et non l’uniforme correspondant à une fonction en son sein.

D’ailleurs, les prêtres ouvriers ou la théologie de la libération sont la preuve qu’on peut associer foi et radicalisme de gauche, pourquoi dénier cette possibilité à l’Islam?

A l’inverse, pourquoi devrais-je moins m’indigner d’un abbé en soutane que d’une femme voilée?

 La chevelure est un symbole sexuel bien compris. Demander aux femmes de se voiler les cheveux permet à l’homme de rester dans un état d’ignorance, et donc dans le lexique religieux, d’innocence à l’égard de son propre désir, le confondant avec l’objet qu’il convoite : une femme. La femme est rendue responsable, c’est-à-dire coupable du désir de l’homme, et le foulard qu’elle porte est signe qu’elle est forcée ou se résigne à endosser cette culpabilité, puisqu’elle accepte d’être seule la cause du trouble sexuel qui envahit les hommes à la vue de sa chevelure, ou même de son visage.

Dans cette répartition des rôles, l’homme n’a ainsi jamais à confronter son désir à celui de l’autre, partant, il ne prend jamais le risque de vaciller dans le point d’intersection des attraits sexuels. Il évite du même coup la question de la réciprocité du désir aussi bien que celle du plaisir féminin, connaissant à peine le sien.

Cette conception du rapport entre les sexes est d’un machisme consommé, certes, mais est-on assuré qu’une telle représentation ne travaille plus du tout l’imaginaire occidental dans lequel la femme n’est dévoilée que pour s’offrir ? L’utilisation du corps des femmes, comme argument de vente dans la publicité, l’étale en objet de désir et le message consiste à suggérer que cette image est à vendre avec le produit. La culture de la consommation enveloppe la nudité des femmes dans un regard phallocentrique qui a transformé le tabou en totem.

Leur imposer de le cacher intégralement inspire aux femmes la honte de leur corps, mais on peut se demander à quel prix une société qui postule l’égalité « entre les sexes » les autorise à en être fière.

Les frères Goncourt ont bien dit que « la religion est une partie du sexe de la femme.» Le combat laïc ne peut consister qu’à libérer cette partie-là,  celle qui assure aux femmes de jouir de – et dans – leur intégrité ; d’être à l’initiative, de porter un regard et non de vivre dans le regard qui les assujettit.

Or que je sache, dans les républiques islamiques, on n’encourage pas tant que ça les femmes à s’engager en politique. Même en admettant que cette candidate voilée incarne une telle survenue de l’Islam sur la scène politique française, ne devrait-on pas considérer cela comme une première victoire démocratique? Le propos de cette candidate n’était pas de défendre de quelconques valeurs religieuses mais de porter un discours anticapitaliste, rien à voir avec une bible brandie comme argument politique, pour influer sur une prise de décision collective. On peut être en désaccord avec ce discours, mais vouloir interdire à celle qui le tient de se présenter, sous prétexte qu’elle porte aussi une preuve de sa foi, c’est redoubler l’efficacité de la symbolique qu’on dénonce, en privant de parole une femme parce qu’elle est voilée. On a d’ailleurs  peu entendu la candidate en question, mais nombre de personnes parler d’elle, à sa place, en prétendant agir pour elle aussi, car au nom de la dignité de toutes les femmes. Les dignitaires religieux qui prônent le port du voile ou condamnent l’avortement ne prétendent pas autre chose…

 Quant à la soutane… Que dire d’un homme qui a fait vœu de chasteté? N’est-il pas privé, lui aussi, d’une part essentielle de son humanité? La même honte, et la même haine de la sexualité n’est-elle pas à l’œuvre dans l’exigence délirante de ce renoncement proprement inhumain de castration volontaire ?

En la matière, le dogmatisme obscurantiste des autorités spirituelles reste intacte, il suffit toujours de rejeter la faute sur l’autre. L’homosexuel est peut-être devenu le nouveau bouc émissaire de l’Eglise catholique si l’on en croit les propos du cardinal Tarcisio Bertone, « numéro 2″ du Vatican, selon qui « de nombreux psychologues et psychiatres ont démontré qu’il n’y avait aucun lien entre le célibat et la pédophilie et beaucoup d’autres, m’a-t-on dit récemment, qu’il y avait une relation entre l’homosexualité et la pédophilie .» 

(On notera l’intervention divine du « on » comme source du savoir, il est vrai que dans l’histoire du catholicisme, on ne s’est jamais inquiété d’entendre des voix…) 

Montaigne aurait certes pu écrire de toutes les religions ce qu’il disait de la catholique :  « Notre religion n’a point eu de plus assuré fondement humain que le mépris de la vie. »

L’objectif d’une laïcité conséquente devrait être rigoureusement inverse. Tenir la vie en haute estime, et la guérir de ses faiblesses, trouver le remède à ses maladies. La religion ne doit pas être tenue pour autre chose. Une faiblesse d’esprit, un comportement régressif et pathologique, nuisible à la vie en société mais qu’on n’a pas encore tout à fait éradiqué. Il faut renouer ici avec l’esprit de progrès des Lumières. Ridiculiser l’attitude et la pensée religieuses, chaque fois que c’est possible, Voltaire, qui était déiste,  le faisait très  bien. Pas les moralisateurs indignés qui agitent le chiffon rouge.

3) Sur le plan de l’idéologie politique, enfin, la citation exacte de Marx, qui est la suivante :

« La religion est le soupir de la créature accablée, le coeur d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit d’une époque sans esprit. Elle est l’opium du peuple. « 

témoigne de la compassion pour les souffrances que cette drogue atténue, même si son but est de lui donner les moyens de s’en passer. Mais on n’aide pas un toxicomane  à se désintoxiquer en lui interdisant de sortir sa seringue, ou de fumer en public. Ce sont ses conditions de vie, et sa relation au monde elle-même qu’il faut transformer.

Ce que le voile exhibe aujourd’hui en France, c’est l’échec de la démocratie laïque à disqualifier définitivement le religieux des enjeux politiques et sociaux.

Marx aurait pu ajouter comme Freud :     « J’ai cherché une thérapie, je n’ai pas voulu fonder une religion. »

Cette « thérapie », non seulement on ne l’a pas trouvée, mais je pense surtout qu’on ne la cherche plus.

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